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Claude LICHTERT

Claude LICHTERT

 

Récit et noms de Dieu dans le livre de Jonas

On retrouve dans le livre de Jonas de nombreuses nominations différentes pour désigner le divin: "YHWH", "mon / ton / son dieu", "le Dieu", "YHWH Dieu", "Dieu". Ce petit récit prophétique peut-il être ainsi considéré comme le livre du problème du nom de Dieu et de ses attributs1? Cette question n’est pas neuve comme le démontre le status quaestionis récemment élaboré par M. Mulzer. De façon intéressante, ce dernier propose une triple distinction: il commente tout d’abord les hypothèses diachroniques de la critique littéraire (de W. Böhme à L. Schmidt), puis les hypothèses synchroniques attribuant le choix des différentes nominations de Dieu aux associations sémantiques (de T. Boman à J. Magonet) et enfin les explications structurales (de N. Lohfink à H.J. Opgen-Rhein)2. S’il est inutile de reprendre ici ce travail impressionnant, on rappellera cependant les études les plus suggestives3.

Le premier à avoir abordé cette problématique est probablement W. Böhme, à la fin du XIXe siècle4. À sa suite, l’alternance des noms divins dans le livre de Jonas a été interprétée par l’exégèse historique comme le résultat de différentes couches rédactionnelles, l’une yahwiste, l’autre élohiste5. Elle trahirait donc une rédaction par étapes, même s’il est impossible d’isoler un récit primitif des couches secondaires6. D’autres exégètes ont estimé qu’il fallait simplement considérer les termes comme étant interchangeables et ainsi privilégier la liberté littéraire de (des) l’auteur(s)7.

Une première lecture du livre de Jonas permet d’observer une quintuple distinction parmi les noms divins: "YHWH", présent dans les quatre chapitres mais absent en 3,5-10; "mon / ton / son Dieu", avec un déterminant possessif à la 1re, 2e ou 3e p.s., absent du deuxième acte, soit les chapitres 3 et 48; "le Dieu", expression absente du deuxième chapitre; "Dieu", sans article ni suffixe, absent du premier acte; "YHWH-Dieu", absent du troisième chapitre9. Aucun chapitre, ni acte d’ailleurs, ne contient à lui seul les cinq dénominations10. Au plan narratif, aucune d’elles n’est réservée à un unique acteur dans le récit; seul le narrateur utilise les cinq formes. J. Magonet se contente quant à lui d’une triple distinction qu’il justifie ainsi: Dieu est adoré par les marins (Jon 1) et les Ninivites (Jon 3); le Dieu est Dieu Un et Universel reconnu par le chef d’équipage (1,6) et le roi de Ninive (3,9-10), identifié — seulement par les marins — comme étant YHWH (1,10-16), le Dieu d’Israël. Un autre système prendrait forme en Jon 2 et 4 dans le cadre de discussions intra-israélites, entre Jonas et Dieu. Ici, Magonet ne distingue plus Dieu et le Dieu. Finalement, Magonet rejoint l’interprétation rabbinique qui affirme que YHWH est le terme générique des attributs de la miséricorde, tandis que Dieu est réservé à la stricte justice11.

Plus succinctement, A. et P.-E. LaCocque tentent une autre approche. Dans sa relation avec Jonas, Dieu est toujours YHWH, sauf en 4,7-9. Par rapport aux marins, il est Dieu, mais il devient YHWH après avoir été identifié devant eux par Jonas (1,9). Pour Ninive, il est Dieu. LaCocque explique l’exception de 4,7-9 en fonction du contexte de la nature: "Il ne devient YHWH que quand le plan naturel est remplacé par le plan historique, là où la bonté de Dieu est à nouveau soulignée (4,10)"12. Malgré ces constatations, il faut reconnaître que la recherche biblique sur ce sujet complexe semble contraster par rapport à la modicité des résultats.

"La nomination de Dieu est [...] d’abord une nomination narrative" écrit P. Ricœur13. Dans cette ligne, peut-être la problématique des noms de Dieu pourrait-elle mieux s’éclairer en prenant en compte l’évolution narrative, au long de l’ensemble du récit. Mulzer partage cette intuition lorsqu’il écrit: "Die Gottesbezeichnungen im Jonabuch richten sich zunächst nach dem jeweiligen Erzählkontext [...]"14. Une reprise, à peine esquissée par Mulzer, s’avère donc nécessaire. Afin de clarifier l’exposé, voici d’abord un tableau des différentes dénominations de Dieu, en fonction des épisodes et des personnages qui les utilisent15:

Jon 1
narrateur -
marins -
Jonas

Jon 2
narrateur -

Jonas

Jon 3
narrateur -
Ninivites

Jon 4
narrateur -

Jonas

v.1-4:
v.5:
v.6a:
v.6b:
v.9:
v.10:
v.14a:
v.14b:
v.16:

yhwh
son Dieu
ton Dieu
le Dieu
yhwh (le) Dieu
yhwh
yhwh
yhwh
yhwh

v.1:
v.2:
v.3:
v.7b:
v.8-10:
v.11:

yhwh
yhwh son Dieu
yhwh
yhwh mon Dieu
yhwh
yhwh

v.1-3a:
v.3b-5:
v.8:
v.9:
v.10:

yhwh
Dieu
Dieu
le Dieu
le Dieu

v.2a:
v.2a:
v.2b:
v.3:
v.4:
v.6:
v.7:
v.8-9:
v.10:

yhwh
yhwh
Di(eu)
yhwh
yhwh
yhwh Dieu
le Dieu
Dieu
yhwh

En Jon 1, YHWH est le Dieu de l’Hébreu tandis que Dieu est mis en connexion avec les non-Israélites. Le passage est progressif, de YHWH (v. 1-4) à Dieu (avec le déterminant possessif, ensuite avec l’article défini; v. 5-6), puis à nouveau YHWH (reconnaissance des marins; v. 9-16). La profession de foi de Jonas qui réunit les deux noms ("YHWH le Dieu [du ciel]"; v. 9) éclaire cette transition.

En Jon 2, le narrateur et Jonas utilisent exclusivement cette même terminologie: YHWH et Dieu (avec le déterminant possessif). En effet, Jonas reprend la dénomination utilisée par le narrateur ("YHWH son Dieu"; v. 2) au moment où YHWH redevient le Dieu de Jonas ("YHWH mon Dieu"; v. 7) en lui rendant la vie. Ce rappel évoque celui du chef d’équipage ("ton dieu"; 1,6) reprenant la terminologie utilisée par le narrateur pour les marins ("son dieu"; 1,5). Ce type de reprise et, dès lors, la relation à Dieu décrite avec le déterminant possessif disparaît au deuxième acte.

En Jon 3, YHWH est le Dieu de l’Hébreu et Dieu est mis en connexion avec les non-Israélites, comme c’était le cas dans le chapitre premier. YHWH est uniquement présent avec Jonas, au début de ce troisième chapitre (v. 1-3a). Et de même que le chapitre premier avait révélé une progression claire dans la conception qu’avaient les hommes du divin, de même, dans la suite du troisième chapitre, une évolution du même genre est perceptible. Dans un premier temps, Ninive, puis les hommes de Ninive sont mis en relation avec Dieu (sans article défini; v. 3b-8). À partir de la reprise personnelle du roi, il sera question de le Dieu (avec article défini; v. 9-10). Le narrateur suit également cette dénomination. Ainsi, les Ninivites rejoignent le type de relation atteint par les marins, même si ceux-ci ont pu encore progresser dans leur relation à le Dieu en le nommant YHWH, grâce à la profession de foi de Jonas. Cette progression finale, les Ninivites n’ont pas pu la mettre en œuvre, le nom de YHWH ne leur ayant été révélé ni dans une profession de foi (comme en 1,9) ni dans le message de Jonas (3,4b)16!

En Jon 4, la variation des dénominations est plus complexe, d’autant qu’elle se situe dans une relation unique de YHWH / (le) Dieu à Jonas. Si la relation personnelle mise en évidence dans le premier acte a disparu ("mon / ton / son Dieu"), Jonas poursuit la relation avec YHWH (v. 2a) là où elle en était restée en 3,3. Mais Jonas ajoute à cette dernière dénomination celle qui fait partie de la formule traditionnelle citée: Dieu (’el, v. 2b). Pourtant la relation avec YHWH se maintient (v. 3-4). Comme la double dénomination divine YHWH-Dieu a marqué le basculement des premier et deuxième chapitres, celle de 4,6 fait de même dans le quatrième. Le Dieu, dénomination qui caractérise une relation nouvelle au divin mais non aboutie en YHWH, prend le relais (v. 7), avant que ne revienne à son tour le simple Dieu, qui, dans le deuxième acte, caractérise la première perception qu’avaient les Ninivites (v. 8-9). Ainsi, le parcours du quatrième chapitre mène Jonas, au fil d’une communication qui s’étiole, d’une relation à YHWH à une relation à Dieu. Enfin, une ouverture fragile s’annonce: c’est YHWH (v. 10) qui a le dernier mot, comme pour signifier que cette reconnaissance telle que l’ont vécue les hommes (1,14-16) et, précédemment, Jonas lui-même (2,3-10) est toujours possible.

En résumé, les hommes (Jon 1) découvrent progressivement YHWH reconnu d’une manière plénière, grâce à la profession de foi de Jonas ("YHWH le Dieu"). Par la prière (Jon 2), celui-ci maintient sa relation à YHWH, et ce dialogue s’approfondit par la redécouverte de celui qui donne la vie, YHWH [...] Dieu. Les Ninivites (Jon 3) découvrent progressivement le Dieu, sans reconnaissance plénière de YHWH, vu l’absence du double nom divin dans ce chapitre. Enfin, après avoir prolongé sa relation avec YHWH (Jon 4), Jonas rompt le dialogue; alors progressivement, YHWH Dieu se dépersonnalise en le Dieu, puis en Dieu. Ainsi, le double nom divin est le terme qui souligne narrativement le basculement de la relation: positif (Jon 1–2) ou négatif (Jon 4).

L’acte même de la nomination de Dieu s’inscrit donc dans la trame du récit et dans l’interaction des personnages. Autrement dit, elle n’est ni coupée du contexte ni rendue par un seul17 personnage: à l’exception de Dieului-même, tous les personnages du récit (le narrateur, Jonas, les marins et les Ninivites) nomment le divin. Jonas chemine le long du récit au fil de ces nominations qui disent en quoi sa relation aux autres est ajustée ou non. Le livre se terminant par une question ouverte, la scène finale détourne l’attention du monde interne du texte et la focalise sur le monde externe du lecteur. Jonas ne répondant pas à la question finale de YHWH (4,11), n’est-ce pas au lecteur à faire basculer une ultime fois la relation à Dieu dans un sens positif?

Université catholique de Louvain
Grand-Place, 45
B – 1348 Louvain-la-Neuve

Claude LICHTERT

 

NOTES

1 La question posée ici est une affirmation dans P.R. SCALABRINI – G. FACCHINETTI, "Ninive, la grande città. Giona", Parola Spirito e Vita 26 (1992) 76.

2 M. MULZER, "Die Gottesbezeichnungen im Jonabuch", Wer darf hinaufsteigen zum Berg JHWHs? Beiträge zu Prophetie und Poesie des Alten Testaments. FS S.Ö. Steingrímsson (ed. H. IRSIGLER) (ATSAT 72; Sankt Ottilien 2002) 52-58.

3 Parmi les nombreuses études basées sur le texte canonique, relevons p.ex. J. DAY, "Problems in the Interpretation of the Book of Jonah", In Quest of the Past (ed. A.S. VAN DER WOUDE) (OTS 26; Leiden 1990) 43-44; R.B. SALTERS, Jonah and Lamentation (Old Testament Guides; Sheffield 1994) 37-38; R.E. LONGACRE – S.J.J. HWANG, "A Textlinguistic Approach to the Biblical Hebrew Narrative of Jonah", Biblical Hebrew and Discourse Linguistics (ed. R.D. BERGEN) (Dallas 1994) 353-355; A. KAMP, Innerlijke Werelden. Een cognitief taalkundige benadering van het Bijbelboek Jona (Tilburg 2002) 125-126.

4 W. BÖHME, "Die Composition des Buches Jona", ZAW 7 (1887) 270-275.

5 Cf. les status quaestionis élaborés par M. DELCOR, "Jonas", Les petits prophètes (ed. A. DEISSLER – M. DELCOR) (La Sainte Bible 8/1; Paris 1961) 267; F.D. KIDNER, "The Distribution of Divine Names in Jonah", Tyndale Bulletin 21 (1970) 127.

6 Comme le soulignent S. AMSLER e.a., Les Prophètes et les livres prophétiques (Petite Bibliothèque des Sciences Bibliques - Ancien Testament 4; Paris 1985) 325.

7 KIDNER, "The Distribution of Divine Names", 128; DAY, "Problems in the Interpretation", 44.

8 Le livre de Jonas est considéré par la majorité des commentateurs comme étant formé de deux actes: Jon 1–2 et 3–4.

9 Cf. le tableau descriptif de Sasson, qui émet toutes ses réserves par rapport à une interprétation rapide de cette question complexe: J.M. SASSON, Jonah (AB 24B; New York 1990) 18.

10 En cela, il est déjà difficile d’affirmer avec Christensen que Jon 4 est le seul texte biblique (hébreu), en dehors du Pentateuque, pour lequel les différents noms divins apparaissent dans une telle proximité. Pourquoi réserver cette remarque à cet unique chapitre? Cf. D.L. CHRISTENSEN, "Jonah and the Sabbath Rest in the Pentateuch", Biblische Theologie und gesellschaftlicher Wandel. FS N. Lohfink (ed. G. BRAULIK e.a.) (Fribourg – Bâle – Vienne 1993) 56.

11 J. MAGONET, Form and Meaning. Studies in Literary Techniques in the Book of Jonah (Bible and Literature Series; Sheffield 1983) 33-38; J. MAGONET, "The Names of God in Biblical Narratives", Words Remembered. Texts Renewed. FS F.A. Sawyer (ed. J. DAVIES e.a.) (JSOTSS 195; Sheffield 1995) 90-91.

12 A. et P.-E. LACOCQUE, Le complexe de Jonas. Une étude psycho-religieuse du prophète (Initiations; Paris 1989) 41; cf. aussi KIDNER, "The Distribution of Divine Names", 126; V. MORA, Jonas (Ev 36; Paris 1981) 36-41.

13 P. RICŒUR, "Nommer Dieu", ETR 52 (1977) 497, cité par A. GESCHÉ, "Pour une identité narrative de Jésus", RTL 30 (1999) 165. En ce sens, nous pouvons lire: "le nom de Dieu n’est pas ‘détachable’ du mouvement de la nomination, et ce mouvement fait se recouper entre eux les trois plans: la narration proprement dite, bien sûr, et les interlocutions qui, au fil du récit, inscrivent le nom dans des paroles entre les humains et Dieu, entre Dieu et les humains"; cf. B. VAN MEENEN, Dieu: le nom d’un seul? Autour de la nomination biblique de Dieu (Séminaire pluridisciplinaire de théologies aux Facultés Universitaires Saint-Louis; Bruxelles 2002), 4.

14 MULZER, "Gottesbezeichnungen im Jonabuch", 52.

15 Cf. aussi le tableau proposé par G. VANONI, Das Buch Jona. Literar- und formkritische Untersuchung (ATSAT 7; Sankt Ottilien 1978), 167, repris par MULZER, "Gottesbezeichnungen im Jonabuch", 45-47.

16 Pour rappel, la dénomination "YHWH-Dieu" est présente dans chacun des chapitres, hormis le troisième.

17 Comme le souligne VAN MEENEN, Dieu: le nom d’un seul, 7.


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